CE SONT DES ARCHIVES EN LIGNE DU SITE WEB DE LA PRESIDENCE CHYPRIOTE DE L’UE EN 2012. LE SITE NE SERA PLUS MIS A JOUR.
 

NOUVELLES

Article – Un dialecte séculaire
15.11.2012, 16:36 (CET)
Le dialecte chypriote, qui diffère clairement des autres idiomes et dialectes du grec moderne, constitue aujourd’hui peut-être le seul exemple d’un dialecte de l’espace hellénophone qui reste aussi vivant et est encore parlé par tous les âges et toutes les classes sociales. Ses origines remontent à 1 400 av. J.-C., période à laquelle des peuples grecs ont colonisé l'île, et son histoire est étroitement liée à celle de Chypre.

Le chypriote est en réalité le plus ancien dialecte grec à avoir survécu avec le tsakonien. Ce dernier n'est plus employé que par quelques habitants de la région de Tsakonie, dans le Péloponnèse.

Basé sur le dialecte arcado-chypriote du grec ancien, le chypriote a été influencé par chacun des peuples qui ont occupé l'île au fil des siècles: les Latins, les Francs, les Vénitiens, les Ottomans et plus récemment les Anglais.

Le philologue et linguiste réputé Constantinos Yiangoullis a cosigné un thésaurus du dialecte chypriote après des décennies d’infatigables recherches. Il est donc bien placé pour nous donner un aperçu fiable du sujet.

Un dialecte qui a survécu à travers les âges

Selon M. Yiangoullis, le dialecte chypriote survit plus longtemps que tous les autres dialectes grecs pour exactement la même raison que celle qui l'a vu naître.

“Cela est dû au fait que Chypre est géographiquement isolée du reste du monde hellénophone.”

Les influences étrangères qui se sont exercées sur le dialecte chypriote du fait de siècles d’occupation constituent pour M. Yiangoullis une autre raison pour laquelle le chypriote diffère clairement de la langue grecque commune. Il fait remarquer que malgré ces influences, le grec n'a pas disparu à Chypre.

“Il a survécu parce que le peuple chypriote a prouvé tout au long des siècles qu'il n'était pas un troupeau d'animaux, mais un ensemble d’êtres humains doués de conscience, avec des idées et capables de résister. En temps d'oppression et de crise, il devait conserver son identité.”

Il ajoute qu'après tant d'années, on aurait pu supposer que le dialecte chypriote, c'est-à-dire la langue grecque à Chypre, allait progressivement s’éteindre.

“Non seulement il n'a pas été modifié, non seulement il ne s'est pas éteint, mais je dirais même qu'il a hellénisé les influences étrangères puisque tous les termes adoptés se sont vus attribuer des terminaisons grecques.”

Un dialecte riche en apports étrangers

Selon M. Yiangoullis, les influences étrangères reconnaissables dans le dialecte chypriote sont les suivantes:

“Le chypriote a forcément été influencé par la langue franque, c'est-à-dire par l'ancien français qui découle, soit du dialecte provençal, soit du dialecte catalan.”

“Nous avons eu de la chance car sous le règne des Francs, des œuvres littéraires ont été rédigées en chypriote, comme le ‘Chroniko tou Voustronio’, le ‘Chroniko tou Machera’ et les ‘Poèmes d’amour’. L'influence franque sur le dialecte chypriote a donc été immortalisée dans la littérature, contrairement à ce qui s'est passé pendant la période ottomane où le chypriote était utilisé dans des documents administratifs et à l’oral”, explique-t-il.

“Le chypriote”, poursuit-il, “a également été influencé par le latin, puisque pendant les cinq premiers siècles de la période byzantine, c’est-à-dire avant la séparation de l'Empire romain en un Empire romain d’Orient et un Empire romain d’Occident, c’était le latin qui était la langue officielle. Le grec s'est imposé sous le règne de Byzance entre le sixième et le septième siècle ap. J.-C. On constate aussi un certain nombre d’emprunts pendant la période vénitienne. Par vénitien on entend essentiellement l'italien. Puis est arrivé le tour des Ottomans et enfin des Anglais.”

Dialecte and littérature chypriotes

Étant un dialecte, le chypriote est principalement utilisé à l'oral par les Chypriotes grecs pour communiquer au quotidien. Un grand nombre d’œuvres littéraires ont toutefois été écrites en chypriote.

Parmi les nombreux poètes qui ont écrit en chypriote, Vasilis Michaelides (1849-1917) est sans aucun doute le plus connu. Souvent appelé le poète national de Chypre, il a notamment écrit ‘9th of July’, ‘Chiotissa’, c'est-à-dire une jeune fille ou une femme de l'île de Chio, et ‘Anerada’.

Demetris Lipertis (1866-1937) est un autre poète chypriote très populaire. Jusqu'en 1911, Lipertis écrivait ses poèmes en grec démotique, forme moderne courante de la langue, et en ‘katharévousa’, forme puriste du grec moderne conçue au début du 19e siècle comme un compromis entre le grec ancien et la démotique de l'époque et largement utilisée à des fins littéraires et officielles. Toutefois, à partir de 1911, il change radicalement et choisit d’opter pour le dialecte chypriote.

Il y a évidemment nombre d'autres poètes et romanciers chypriotes qui utilisent le dialecte. À titre d'exemple, à la fin de la cérémonie d'inauguration de la Présidence chypriote qui a eu lieu le 5 juillet dans l'amphithéâtre de Curium, des chants inspirés de la poésie de la Renaissance traduits en dialecte chypriote ont été interprétés.

Le dialecte chypriote se retrouve également dans des chansons populaires dont l'origine et l’auteur sont inconnus. On estime toutefois qu'ils couvrent une période assez longue de l'histoire chypriote qui commence à la moitié de la période byzantine et va jusqu'à la fin de l’occupation de Venise. Parmi les chansons de ce type les plus connues figurent ‘Traouin tou Digeni’, la chanson de Digénis qui fait référence aux exploits du héros Digénis Akritas, la légende médiévale de ‘Arodafnousa’ ainsi que ‘O Pramateutis’ et ‘Triandafilleni’.

Sous l'empire ottoman, rien de significatif du point de vue littéraire n'a été rédigé en dialecte chypriote car les écrivains de l'époque avaient largement recours au grec et n’utilisaient quasiment pas de termes chypriotes.

Un dictionnaire inhabituel

En ce qui concerne le thésaurus qu'il a cosigné, M. Yiangoullis signale qu'il ne s'agit pas seulement d'un dictionnaire de définitions, puisqu’il précise également l’étymologie des termes qui y figurent.

“J'ai appelé cela un thésaurus car dans mon travail, j'essaie de faire ressortir le caractère intemporel du dialecte chypriote, et ce, depuis son apparition jusqu'à nos jours”, explique-t-il.

M. Yiangoullis estime que les Chypriotes grecs ont le devoir de respecter le dialecte chypriote.

“Il faut prendre soin du dialecte chypriote, le respecter et essayer de le préserver. Les gens doivent avoir la possibilité de faire évoluer librement leur langue et que ce dialecte subsiste autant qu’il le pourra”, conclut-il.